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J’ai embarqué à bord de la Biennale de l’Antarctique

Jeanette Zwingenberger - Le Monde
10/04/17

«Une utopie est devenue réalité : nous venons de vivre la première Antartic Biennale !» La déclaration est de l’artiste, poète, ingénieur et marin russe Alexandre Ponomarev, qui a embarqué avec lui 80 artistes, scientifiques, philosophes et écrivains à la mi-mars et pendant douze jours sur le navire d’expédition scientifique Akademik-Sergey-Vavilov pour explorer le pôle Sud au-delà du cercle antarctique.

Il aurait pu se contenter d’installer un submersible – il fut lui-même sous-marinier dans l’Armée rouge – dans le Grand Canal, comme il l’a fait durant une Biennale de Venise, ou de poser une arche de Noé au sommet d’une montagne, comme il le fit naguère dans le désert marocain pour dénoncer les conditions du naufrage du Costa-Concordia. Mais il rêvait de faire partager à d’autres sa passion de l’Antarctique, où il se rend presque chaque année. D’un enthousiasme contagieux, Ponomarev a réussi à mobiliser des sponsors, à créer un comité artistique, à surmonter les défis logistiques et à obtenir le haut patronage de l’Unesco. La Biennale, plate-forme interculturelle, réunit de nombreuses nationalités sur ce territoire supranational. En voici un journal de bord qu’en a rapporté pour Le Monde Jeanette Zwingenberger, historienne et critique d’art.

«Le point de départ, le 16 mars 2017, est Ushuaia, la ville la plus australe du monde, dont le nom signifie « la fin du monde et le début de tout». L’artiste argentin Tomas Saraceno lance le signal avec ses ballons noirs “Aerocene”, qui flottent soutenus par l’énergie solaire et le vent. Embarquement à 18 heures : la mer est calme et un silence bleu règne. Le navire se faufile dans le canal de Beagle et s’engage dans le passage de Drake, connu comme une traversée très dangereuse: les océans Pacifique et Atlantique s’y rencontrent, et les tempêtes s’y enchaînent.

Les premiers jours, le navire traverse une brume épaisse: ce n’est que petit à petit que l’Antarctique se dévoile . Des deux côtés du bateau défilent des cimes enneigées; elles surgissent directement de la mer, souvent d’un noir profond, tout en gardant les secrets de leurs abîmes. Tous les matins, le capitaine nous informe de la date, de l’heure et de la position exacte du bateau, ainsi que de son cap, car nous avons perdu la notion de l’espace- temps.

Tout est mouvance: le bateau tangue, le climat est imprévisible. Des blocs de glace se détachent, créant des îlots flottants d’une couleur bleu mentholé, avec des sculptures majestueuses formées par l’érosion des vagues. Mais l’expédition n’est pas une balade de tourisme. A bord du navire ont eu lieu des discussions sur la survie de la planète et l’état des recherches sur cet univers. Sergueï Pisarev, spécialiste des pôles, est chargé de mesurer en continu les courants océanographiques pendant la durée de l’expédition. Le 20 mars, l’équinoxe du printemps en Europe annonce ici l’automne. La biennale est un défi tant technique que physique . Tous les artistes ont dû acheminer leur oeuvre jusqu’au bateau et doivent maintenant la transporter sur un Zodiac, pour l’installer in situ dans un environnement tout autant majestueux qu’austère.

Ainsi, l’Argentin Joaquin Fargas expérimente un robot alimenté par des panneaux solaires, qui s’apparente à un mille-pattes compressant la neige: son geste symbolique est une réponse à la fonte des glaces. La «conférence aux manchots», du philosophe russe Alexandre Sekatski, noue un dialogue entre culture et nature. Dans une performance extrême, l’artiste russe Andreï Kouzkin enfonce sa tête dans la neige pendant six minutes, et fait le poirier: seul son corps dénudé émerge à la verticale, rendant hommage aux arbres, absents du paysage où seuls les lichens et la mousse survivent. Les manchots curieux tournent autour de lui.

Un soir, l’artiste brésilien Alexis Anastasiou projette sur un iceberg, depuis le bateau, les espèces disparues peintes dans la grotte de Lascaux. L’âge de glace qui nous entoure nous ramène à la préhistoire .

L’Equatorien Paul Rosero Contrebasinterroge la survie de notre biosphère avec une pousse de cacaoyer protégée dans une capsule, car, c’est la règle de cette biennale, rien ne doit perturber l’écosystème local. L’artiste franco-marocaine Yto Barrada, qui a recyclé les pelures de la cuisine pendant tout le voyage , en a teint des tissus carrés de différentes tailles, qu’elle dispose sur la banquise. L’artiste canadienne Lou Sheppard transpose le tracé des côtes de l’Antarctique en un requiem. Sa composition musicale évoque le flocon de neige, tombé du nuage, qui cristallise, dans un jeu de correspondances, la forme des icebergs.

L’immensité glaciale saisit les artistes venus d’Asie, qui créent avec elle une interaction très forte. Le Chinois Zhang Enli pose un oeuf gigantesque en résine sur le continent blanc. Son geste nous rappelle l’ère des dinosaures, lorsque l’Antarctique était une forêt tropicale. Le Japonais Sho Hasegawa fait du patin à glace en produisant de l’électricité sur la banquise. Sur l’île volcanique de la Déception, avec sa station fantôme de huttes en bois et d’anciens conteneurs à huile de baleine, Yasuaki Igarashi, autre artiste japonais, fait planer un cerf-volant dont les cordes, entrelacées et tirées par une dizaine de participants, symbolisent les méridiens du globe.

La Biennale culmine dans une baie près de Cuverville, où une vingtaine de baleines à bosse tournent autour de nous au ralenti en un ballet synchronisé. Pour ses «amies» marines, Ponomarev immerge son oeuvre dans l’océan: une sculpture mobile, faite d’une lune en gravitation autour de la Terre. Devient alors tangible à tous cette dimension spatiale du pôle Sud, où ce voyage initiatique nous a conduit: «Nous sommes au point zéro de la planète Terre!», proclame Ponomarev.

Le 28 mars, l’Antarctic Biennale retouche terre, après douze jours de mer. Nadim Samman, le cocommissaire de cette biennale de l’extrême, donne rendez-vous au mois de mai, à la prochaine Biennale d’art contemporain de Venise, au pavillon «transnational» Antarctique, où seront rassemblées les traces de l’expédition.»

Ponomarev, ce drôle d’oiseau

Un drôle d’oiseau, Alexandre Ponomarev, et pas manchot: il rêvait de sa Biennale en Antarctique depuis 2004, au moins, date de son premier voyage dans cette contrée. Pas sa première navigation toutefois : né en 1957, à Dniepropetrovsk, il a suivi conjointement des études d’art et d’ingénierie navale. Ces dernières lui valurent de passer quelques années
dans l’Armée rouge comme sous-marinier puis, après un accident de plongée, comme officier dans la marine marchande. Interrogé par Le Monde, en 2003, date à laquelle il avait installé un sous-marin au kiosque frappé de l’étoile rouge dans la Loire, à Tours (l’engin a, depuis,
émergé un peu partout, du bassin des Tuileries au Grand Canal à Venise), il revendiquait son passé comme une source : «J’ai toujours considéré la navigation comme une des activités humaines fondatrices, et les bateaux comme étant la résultante, la synthèse parfaite d’aspirations à la fois techniques, esthétiques et romantiques.» Il le démontre de nouveau.

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